Je voudrais essayer de mieux comprendre les ressources naturelles dont chacun dispose, posant comme préalable l'idée que l'on puisse mettre à profit la sublimation, intentionnellement. Freud réserve le plus souvent la sublimation à certains individus privilégiés, savants ou artistes, particulièrement cultivés et à même d'offrir à leur pulsion un destin élevé, qui viendra en retour les renforcer. Et pourquoi les avantages naturels seraient-ils si injustement distribués, qu'ils ne profiteraient qu'à une supposée élite?
Je garde en tête le paradigme de l'artiste ou du savant, pour chercher à comprendre comment, dans la vie quotidienne, les actes les plus simples et communs, le processus de la création existe, se manifeste, s'offre à la disposition du sujet.
Je propose donc que nous prenions pleinement connaissance de ses manifestations dans l'espace conscient, de son mécanisme, afin de comprendre comment solliciter ce dernier pour le rendre utile à la construction heureuse de soi, au long cours.
Reprenons donc l'un des exemples habituels, certes un peu idéalisé, mais clair : l' artiste. Répondant aux exigences du principe de plaisir, il investit son énergie en tension dans son oeuvre, où elle trouve une voie d'expression et de détente.
L'artiste peut acquérir - ce n'est pas une règle universelle - une confiance en lui-même par le biais de son oeuvre. Soit par la reconnaissance qu'elle lui vaut, soit par son propre jugement de ce qu'elle est, pour lui ou dans l'absolu, et sera mieux à même de défendre sa position face à l'adversité, sans doute même face aux atteintes de l'existence, si son oeuvre lui a apporté une stabilité mentale par une profonde connaissance de lui-même et un savoir faire dans l'emploi de son énergie.
Alors il sera mieux disposé à comprendre et lutter contre les menaces montant du fond de lui-même. La force restituée par la sublimation tient également au plaisir que procure son regain. Je reviendrai par la suite sur ce plaisir, qui n'est pas forcément lié à un sentiment de joie pure et simple. La vie humaine n'est jamais pure et simple, par plus que le bonheur. Il peut être teinté de divers sentiments, dont la tristesse, sans pour autant perdre son caractère essentiel, celui de donner à l'existence sa valeur d'être vécue dans la meilleure justesse à soi. Toutefois, ces forces de vies obtenues par les mécanismes de la sublimation concourent à l'épanouissement de l'individu, sans être invincibles pour autant. Elles peuvent rencontrer de véritables obstacles face à des conditions extérieures particulièrement difficiles (guerre, pauvreté, cataclysmes de toutes sortes) ou aux affections du corps particulièrement graves ou invalidantes. Je ne cherche par une recette pour faire des miracles, ni à confier le bonheur aux illusions, à la douce narcose de l'art, selon l'expression de Freud, pas plus qu'au délire où la solitude, pas seulement celle de l'ermite, qui en s'isolant ne perd pas sa faculté d'entrer en relation avec l'Autre, mais une solitude sans espoir ni voie de salut, dans les geôles de la paranoïa. Bien que forcé de tâtonner, je ne renonce par à essayer de comprendre, au fil de la plume, comment tirer partie des puissances que la nature met à notre disposition. Aussi je laisserai à chacun le soin de penser la question des croyances religieuses ou autres, qui bien entendu peuvent être considérées comme des voies de protection et de bonheur. Il n'est pas de ma compétence ni dans mon intention d'aborder ces domaines, les nôtres n'excèdent pas les applications de l'analyse personnelle et le perfectionnement de sa technique.
"Nous sommes ainsi fait que nous ne pouvons jouir intensément que d'un contraste, et fort peu d'un état"
Goethe :"Rien n'est plus difficile à supporter qu'une série de beaux jours".
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Freud considérait la "capacité" de sublimer comme l'issue la plus favorable à un travail analytique. Je pose volontiers cette considération comme principe de mon approche de la question du bonheur. A la fois le socle de ma réflexion, et but à poursuivre. Une meilleure compréhension de ces mécanismes, et surtout l'incorporation de cette connaissance à la pratique analytique permet d'en améliorer la pertinence et d'en développer certains aspects pratiques, ceux que j'intègre à ma technique, but toujours situé au coeur des réflexions que je mène ici.
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Cette "capacité" de sublimer est-elle disponible pour soutenir l'effort de la personne dans la construction de son propre bonheur? Comment et en quoi s'offre-t-elle aux choix et à la décision de tout un chacun? Puis-je "décider" que je vais sublimer? Cela peut sembler bien naïf, utopique même, et pourtant. Il ne s'agit pas de spéculer à bon compte, en décidant par avance d'une réponse à un questionnement qui servirait quelque conclusion prédéterminée, mais de voir à quelle idée je parviens en confrontant les données théoriques à celles fournies par l'expérience, les exemples pratiques et mes idées forgées par ailleurs. La psychanalyse, si profondément et largement débattue par les théoriciens, se réinvente en chacun de ses acteurs, analysant et analyste, et la culture personnelle de chacun de ces derniers, tout comme leur inconscient, imprègne la technique et oriente le voyage. Plutôt adepte de "l'analyse sans fin", je considère à mon enseigne que l'analyse est un questionnement au long cours sur la vie, sans que cela ne me fasse perdre d'esprit que la personne engagée dans un travail peut poursuivre des but plus rapprochés, un problème actuel à régler. Si j'accompagne autrui dans l'exploration intérieure, cela ne signifie pas que mon propre questionnement a trouvé une réponse définitive. L'inconscient garde sa part de mystère et plus on atteint des contrées qui semblent les plus reculées, plus de nouvelles perspectives apparaissent, qui invitent à s'aventurer encore davantage, plus loin, plus profondément. La quête continue. L'art que j'évoque ici et celui de la connaissance intime, il ne saurait être ramené à un savoir arrêté, définitif. Il reste vivant au coeur de sa pratique. Donc surprenant, réactif, en progrès continuel.
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Je ne perds pas d'esprit que la sublimation est en partie consciente, en partie inconsciente, en cela étroitement liée aux notions de formation réactionnelle, de perversion, de manque, de faille... Mais la présente réflexion ne s'intéresse pas en premier lieu à ces éléments inconscients, qui restent inaccessibles et difficilement disponible à une réflexion ouverte, je laisse cet aspect à l'effort analytique censé les ramener à la lumière et enrichir le rapport conscient à la sublimation. Leur découverte, leur connaissance viendra s'agréger à une meilleure connaissance de soi, et participera d'un meilleur ajustement de l'être à lui-même, harmonie qui me semble indispensable à un épanouissement personnel et à l'établissement d'une véritable poétique de vie. Il m'est impossible d'aborder la sublimation dans toutes ses dimensions à la fois, ceci relèverait d'une ambition théorique hors du présent propos, les points de théorie ne manque pas, sur ce sujet, dans les livres de psychanalyse. Souvenons-nous simplement qu'une part importante de son mécanisme, de son origine, de son sens est enfouie dans l'inconscient et le travail d'analyse permet d'apporter quelque clarté dans ces obscurs parages. Plus nous en savons sur nos propres mystères, moins ceux-ci sont à même de se jouer de notre vie.
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Je voudrais simplement suivre cette intuition qu'il est une façon de penser la sublimation, d'en favoriser le processus, dans le but de régénérer l'énergie de vie. En sa partie émergée, le mécanisme semble offrir une prise, quand tous les processus inconscients restent inaccessibles. Freud a lié la sublimation au cas des artistes et des savants, c'est à dire des créateurs qu'il fréquentait, se référant à leur brillant statut professionnel, social. Or ne sommes-nous pas toutes et tous les artisans, les artistes, les savants, les poètes de notre propre existence? Le lecteur de ce carnet de notes l'aura compris, je défends - avec respect et admiration pour Gaston Bachelard et Edgard Morin - l'idée que le poétique est inhérent à la vie ordinaire (qui en cela ne l'est jamais vraiment ), qu'il s'offre en tout chose par l'abord que l'on en a, et qu'il revient à l'être lui-même de transformer le plomb du quotidien en or de l'existence. La vie poétique ne connaît pas les heures creuses et même l'ennui, la tristesse, l'épreuve y sont des combustibles. Il est étrange, et cela fera sans doute le sujet d'une autre réflexion, de voir combien le poétique inspire la justesse scientifique, qui le cite souvent en exemple, en dépit de sa liberté eu égard à la raison. Sans doute que les poètes ont une intuition juste, qui se passe de démonstration. Ils agissent avant d'être sûr et leur oeuvre est toujours au profit de la vie. A part les chants de guerre, dont on pourrait discuter la veine poétique, aucune poésie ne vante la destruction du monde. La force trouve dans la Poésie son espace d'expression absolu au service de la vie, puisant à sa force expressive pour produire de la Beauté, soit la face perceptible de l'Amour, soit la force de vie elle-même. Je soulève ici une question à laquelle j'ai personnellement répondu depuis longtemps, en choisissant de vivre ma vie sur un mode poétique, c'est à dire consciemment créatif. Le bonheur n'est pas une simple conséquence de nos déterminations, il nous revient d'y œuvrer. "Faire" est la première originelle du poète. "Celui qui fait". Sans doute que le mot peut effrayer, ou bien laisser dubitatif. Pourtant nous sommes tous les créateurs de notre destin, dans la part sur laquelle il nous laisse agir. Nous nous pouvons agir sur notre détermination biologique, mais nous pouvons essayer de préserver au mieux notre santé. Nous ne pouvons agir sur les catastrophes naturelles, à tout le moins pouvons-nous essayer de nous en protéger. Le citoyen ordinaire ne saurait agir à grande échelle sur les affaires du monde, les conflits qui déchirent l'humanité. A tout le moins peut-il s'efforcer d'agir sur sa relation à son entourage, qu'il est libre de choisir et avec lequel il peut tisser des relations selon ses propres vues. Chaque vie est une toile vierge, chaque jour une page blanche et si nous ne sommes pas les maîtres absolu dans l'exécution et la réussite de nos desseins, une part de responsabilité nous est offerte par la vie, qui en outre sait nous fournir les moyens de la vivre en créateurs, c'est la fonction même de la vie que de créer la vie, avec ce but étrange, cette issue qui semble toujours fatale si l'on oublie de penser la vie en terme d'énergie fondamentale. Celle qui, lorsqu'elle quitte le vivant, continue sans lui, pour aller s'investir plus loin, ailleurs, autrement dans un autre objet.
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Plus nous prenons conscience de l'énergie qui nous traverse, nous meut, nous émeut, nous porte, plus nous acquérons les moyens d'en tirer parti, d'engager notre vie dans des actions qui, au lieu de la laisser simplement se consumer, l'engage dans des actes qui la vivifient, la régénèrent. La subliment. Le mot est lâché. Sublimation. Ce mécanisme qui n'est pas un simple déplacement et ne se contente pas de glisser la poussière sous le tapis, mais permet de récupérer en retour, comme s'il était capable de la vivifier, de la raviver tout en l'employant. L'analyse est un chemin de connaissance et d'encouragement de cette tendance intérieure dont, avec Freud, je reste convaincu qu'elle offre une vraie voie de salut en portant au-devant de nous une lumière qui révèle l'essence poétique du vivre.
à suivre...
©Olivier Deck
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